Traduction d’un billet de Diana Gabaldon : Pourquoi fait-elle autant souffrir Jamie ?

Cliquez ici  pour lire l’article original de Diana Gabaldon, qui a aimablement donné la permission à « A Travers Les Pierres »  de traduire cette article en français.


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@alisque Alors… voici la réponse. (Les droits sont réservés uniquement parce que l’un de mes éditeurs va inclure ceci dans la version poche de MOBY.) Pour ceux qui n’ont PAS ENCORE LU LE CHARDON ET LE TARTAN, il y a d’énormes spoilers ci-dessous.

Un de mes lecteurs, un chroniqueur, m’a récemment adressé un message sur Twitter, me disant qu’il venait d’achever de lire LE CHARDON ET LE TARTAN et qu’il l’avait beaucoup aimé, jusqu’à ce qu’il arrive aux « chapitres de la prison ». J’ai tweeté en réponse qu’il aurait été plutôt inquiétant que la partie traitant de la prison de Wentworth lui plaise, ce à quoi il a répondu: «Mais pourquoi faire subir à notre héros autant de souffrances et de douleur ? », et ensuite, dans le tweet d’après: « Je sais, j’ai un train de retard sur #Outlander et vous avez surement déjà donné l’explication, mais quelle douleur intense, sur le plan physique et émotionnel.»

Ma première réaction a été de répondre « Et bien oui », mais c’était une question sincère qui méritait une vraie réponse, ce qui m’a demandé un peu de réflexion.

La réponse la plus simple est que c’est comme ça que je vois les choses se passer. Mais pour un lecteur, cette réponse n’est pas satisfaisante. Je « vois » des choses se passer, parce que mon subconscient est allé chercher ces choses dans le bac à compost pour les expédier jusqu’à mon cortex visuel. Le bon de transport avec le numéro de suivi arrive bien plus tard – et uniquement si je le cherche.

(Permettez-moi de faire une distinction entre les composantes de l’écriture. Il y a Ce Qui Arrive, et il y a Comment Faire Pour Le Mettre Sur La Page. « Le Comment », c’est l’art de l’écriture : Comment communiquer les sensations d’action, de tension, de tendresse, de curiosité, de respect ? Comment faire pour que les lecteurs tournent la page ? (C’est une question de la plus haute importance quand on a une tendance à écrire des livres avec beaucoup de pages…) Comment expliquer ?

Du point de vue de l’art d’écrire – le fait de mettre les mots sur la page – c’est assez délibéré ; il le faut. Il s’agit de prendre un million (sans exagérer) de décisions à chaque page. C’est du point de vue de qui ? Où sommes-nous ? Quelle heure est-il ? Qui parle ici ? Le ton est comment ? Ce que la personne dit a-t-il du sens ? Cette chaise là-bas – est-ce que ça devrait être une chaise ? Ca devrait peut-être être un tabouret bas ? Ou un fauteuil d’allaitement ? Quelqu’un vient de mettre un coup de pied dedans… est-ce que celle-ci devrait se casser contre le mur ? Et la personne qui a donné le coup, devrait-elle se faire mal au pied ? Qu’a-t-elle dit à ce moment ? La chaise/le tabouret a laissé une marque sur le mur, devrais-je le mentionner ? Non, ça va gêner par rapport à ceux sont en train de se moquer de cette personne… sont-ils pliés de rire ? Non, c’est trop, sont-ils rougis par l’effort fourni pour se retenir de rire ? Etcetera, etcetera, etcetera, pour citer le Roi de Siam.

Mais ce qui arrive n’est souvent pas délibéré du tout. J’ai vu un homme, de toute évidence exaspéré au plus haut point, donner un puissant coup de pied dans un tabouret. Qu’est-ce qui l’a énervé ? Qui est la personne qui se moque de lui ? Le fait-elle sur ton moqueur, ou est-ce qu’elle le soutient mais ne peut s’empêcher d’être amusée par sa frustration ? Toutes ces questions ne relèvent pas du « Que s’est-il passé », et les réponses à ces questions viennent en cours d’écriture, encore une fois via le subconscient non-verbal.)

Il y a toujours une raison pour laquelle des choses arrivent ou sont nécessaires dans une histoire, que je sache ce que sont ces choses en cours d’écriture, ou pas. Alors – pour revenir à la question de mon lecteur – quelles étaient les motivations derrière les horribles évènements vécus par Jamie à la prison de Wentworth ?

C’est en partie parce que LE CHARDON ET LE TARTAN est une histoire à enjeux élevés. Presque tout le monde comprend qu’il faut qu’il y ait un enjeu pour qu’une histoire soit bonne. Et beaucoup trop d’auteurs de polars et de romans de Science Fiction/Fantasy confondent échelle et intensité, estimant que rien de moins que le Destin Ultime de l’Univers ne suffira. Quel que soit le contexte, une histoire qui se concentre sur l’impact d’événements sur une ou deux vies individuelles sera – d’une façon générale – bien plus attachante et riche en émotions qu’une histoire où tout le monde se précipite pour essayer de sauver une planète ou se procurer la bombe à fortunium qui pourrait Tout Détruire !!

LE CHARDON ET LE TARTAN est donc une histoire à enjeux élevés – à un niveau individuel – tout au long de l’histoire. C’est une histoire d’amour, bien sûr, et tout tourne autour de ce que les gens sont prêts à faire par amour. Claire, par exemple, choisit d‘abandonner la vie qu’elle connaissait, (et qu’elle était sur le point de retrouver après la Guerre), la sécurité du 20è siècle, (et elle était bien placée pour chérir cette sécurité, ayant traversée une telle guerre), et le mari qu’elle avait aimé. Elle choisit les épreuves, le danger, et la souffrance émotionnelle, tout ça pour être avec Jamie.

Mais pour ces deux là, l’amour est toujours réciproque. Il ne s’agit pas d’un partenaire qui fait un sacrifice par égard pour l’autre. Tout au long de l’histoire, ils ne cessent de se porter secours. Et les enjeux sont élevés. Dans un premier temps, Jamie se marie avec Claire pour la sauver de Black Jack Randall. Mais cette action aurait-elle eu autant d’impact si Jack Randall n’avait pas vraiment été, de fait, une menace sérieuse ? Comme nous l’apprenons à travers l’histoire de fond de Jamie, Black Jack Randall est une menace sérieuse. Il s’agit d’un véritable sadique psychopathe, qui a tout bonnement détruit la famille de Jamie et l’a grièvement blessé, tant sur le plan physique qu’affectif. Et voilà que Jamie jure de donner tout ce qu’il possède à Claire: la protection de son nom et de son clan – et la protection de son corps – pour la sauver de cet homme.

Et par la suite, il la sauve de Randall, physiquement et immédiatement, lorsque Randall la capture et l’attaque à Fort William – même si ce faisant, il se met en grand danger, ainsi que tous ses compagnons. Le coût affectif et physique de ce sauvetage n’est pas non plus négligeable pour Jamie. « C’est là qu’ils m’ont attaché, comme un animal, et fouetté jusqu’au sang… ce n’est pourtant rien à côté de ce qui nous serait arrivé, cet après-midi, si je n’avais pas eu une chance de cocu. ….[Mais] quand tu as crié, j’ai foncé vers toi, sans autre arme qu’un pistolet vide et mes deux mains. » Les enjeux augmentent; le danger que représente le Capitaine Randall pour Jamie (et Claire) est multiplié.

Un, deux, trois. La Règle de Trois. Lorsqu’il s’agit de raconter une histoire, la Règle de Trois est une importante structure de fond. Un événement peut être frappant. L’événement (lié) suivant crée de la résonance. Mais le troisième enfonce vraiment le clou – VLAN ! (D’ailleurs,c’est la raison pour laquelle dans les contes classiques,  on trouve toujours trois frères, trois sœurs, trois fées, etc. – et c’est pour cette raison que la forme la plus classique d’une blague commence toujours par « Un prêtre, un ministre et un rabbin… » Le point culminant d’une histoire, ou la chute d’une blague, a toujours lieu lors de la troisième itération.) La troisième rencontre avec Black Jack Randall est le point culminant, les enjeux sont au plus haut à ce moment là. Jamie a été capturé et grièvement blessé, Claire est venue lui porter secours, mais Randall arrive et s’empare d’elle, la menaçant de mort.

OK. La menace doit être crédible. Par conséquent, il faut avoir vu (et entendu parler) des sévices réels que Randall a fait subir à Jamie jusque-là, il ne doit subsister aucun doute quant à la réalité des sévices qu’il pourrait infliger à Claire. Il ne suffit pas de dire : « Oh, c’est une personne si ignoble, vous n’allez pas le croire… » Nous devons le croire, et donc réaliser l’énormité de ce que fait Jamie quand il échange ce qu’il reste de sa vie contre celle de Claire.

Et parce que nous le croyons, nous partageons le désespoir de Jamie et l’angoisse de Claire.

Tout au long du livre, nous voyons le prix réel de l’amour. Jamie et Claire ont bâti, au travers de grandes difficultés, leur relation sur l’honnêteté. Une relation qui vaut tout ce que ça leur a coûté, et Jamie accepte, pour en acquitter le prix, ce qui semble être le sacrifice ultime.

Pourquoi renoncer à cela ? Le laisser s’échapper de justesse au viol et à la torture (il sait – et le lecteur aussi – ce qui va arriver) réduirait la valeur de son sacrifice, le rendrait moins significatif. (Ce serait comme si quelqu’un était arrivé à Gethsémané pour dire au Christ, « Hé, mon pote, tu n’as pas vraiment besoin de faire ça. Viens avec moi, je connais une porte dérobée… »).

L’amour a donc un prix, et c’est un prix réel. Mais ils se portent mutuellement secours, et Claire sauve non seulement sa vie, mais également son âme. (Oui, il s’agit de rédemption et de résurrection, et oui, il y a des images du Christ tout au long de l’histoire – c’était mon premier livre, OK ?). Son âme n’aurait pas été en danger s’il n’avait pas été véritablement, réellement presque détruit par son sacrifice.

C’est-à-dire si Claire était arrivée avec des renforts juste à temps, et l’avait sauvé avant qu’il ne subisse autant de douleur et de souffrance… bien, ça aurait été une histoire gentille, qui réchauffe le cœur, au cours de laquelle le Héros et la Héroïne ont vaincu le mal et disparaissent dans le crépuscule. Mais cela n’aurait même pas eu la moitié de l’impact d’une histoire dans laquelle Jamie et Claire vainquent réellement le mal, pour démontrer ce qu’est le véritable amour. Le véritable amour a un prix – et il en vaut la peine.

J’ai toujours dit que tous mes livres ont une forme, et la géométrie interne du CHARDON ET LE TARTAN se compose de trois triangles qui se chevauchent légèrement. Dans le livre le sommet de chaque triangle correspond à une apogée émotionnelle : 1) quand Claire fait son choix déchirant aux pierres, 2) quand elle sauve Jamie de Wentworth et 3) quand elle sauve son âme à l’Abbaye. Ce serait toujours une belle histoire, même si je n’avais eu que le 1 et le 2 – mais… (voir ci-dessus), la Règle de Trois: une histoire qui fait un, deux, trois a beaucoup plus d’impact qu’un simple « un-deux ».

Traduit par Lori avec autorisation de l’auteur

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