Dans un café parisien, Philippe Safavi s’installe à table et sort d’emblée de son sac un exemplaire de Written In My Own Heart’s Blood (dit « MOBY »), l’air espiègle. « Je vous l’ai apporté au cas où… », me dit-il en souriant. Bon, je l’ai déjà lu cet été, mais je trouve l’attention très adorable…et j’espère secrètement qu’il va me dire qu’il a bien avancé dans la traduction du dernier opus de Diana Gabaldon! Mais patience, patience…

 @OutlanderFrance : Comment êtes-vous devenu traducteur littéraire ? Avez-vous toujours voulu faire ce métier?

Philippe Safavi : Non pas du tout ! (Rires) A l’origine je voulais devenir interprète de conférences. J’ai donc fait l’ESIT à la fin des années 80. Pendant mes études on m’a proposé début 1990, de traduire un roman pour Flammarion « Mr Bridge », un livre écrit dans les années 50 par Evan S. Connell, une sorte de chronique sur la vie d’une famille du Kansas. C’est un très joli livre qui a ensuite aussi été adapté au cinéma par James Ivory sous le titre de « Mr and Mrs Bridge« .

J’ai alors découvert que je préférais la traduction à l’interprétation. De là, les choses se sont enclenchées et voilà. Cà fait plus de 20 ans que je fais ce métier. Mes langues de travail sont l’italien, l’espagnol et l’anglais. Mais le marché fait que je traduis principalement de l’anglais, notamment en littérature. L’espagnol et l’italien c’est plutôt pour les livres d’art.

@OutlanderFrance : Comment décririez vous votre journée type?

Philippe Safavi : Il faut se lever tôt ! (Rires). Ca demande beaucoup de discipline : déjà il faut aimer travailler chez soi, seul.
Généralement je commence à relire ce que j’ai fait la veille, et puis je continue et j’enchaîne souvent jusqu’à tard le soir. Je fais ça pratiquement tous les jours.

@OutlanderFrance : Vous avez toujours des projets en cours ?

Philippe Safavi : Oui. J’ai eu une période à vide il y a trois ou quatre ans, où tout s’est arrêté pendant plusieurs mois. Mais depuis c’est reparti et ça ne s’est plus arrêté. J’ai toujours mon programme pour l’année. J’ai pas mal de chance, parce que je n’ai jamais arrêté un livre sans avoir déjà quelque chose de prévu après.

@OutlanderFrance : Ca vous arrive d’avoir plusieurs projets en même temps ?

 Philippe Safavi : Oui, il faut un peu jongler parfois. Parce que je travaille sur des romans, mais aussi pour Taschen, une maison allemande de livres d’art.
Comme ce sont des textes beaucoup plus courts, j’arrive généralement à les intercaler avec mes autres projets.

@OutlanderFrance : Racontez nous comment vous avez découvert « Outlander » de Diana Gabaldon…

Philippe Safavi : Le livre sur lequel j’avais travaillé pour Flammarion a ensuite été publié en format Poche chez J’ai Lu. Ils ont beaucoup aimé et ils m’ont contacté. A l’époque, ils faisaient beaucoup d’inédits, surtout des polars. Moi j’adore travailler sur les polars…donc j’enchaînais ! Et puis un jour… J’ai Lu m’a prêté aux Presses de la Cité…

@OutlanderFrance : Ils peuvent vous « prêter », comme un joueur de foot ???

Philippe Safavi : (Rires) D’une maison d’édition à l’autre ils se connaissent. Les Presses de la Cité avaient besoin d’un traducteur et la personne qui s’en occupait chez J’ai Lu m’a contacté en me disant : «On fait une pause, et vous pouvez faire ce livre pour les Presses ». C’était un livre sur le jazz. Or je me suis très bien entendu avec la personne qui s’occupait de la Littérature Etrangère aux Presses de la Cité, ce qui fait qu’après elle m’a proposé Outlander. Dont on ne savait rien du tout…c’était le premier tome…

@OutlanderFrance : Vous ne connaissiez pas du tout Diana Gabaldon ?

Philippe Safavi : Pas du tout ! Ce n’était pas mon monde, moi j’étais plutôt polars…bien sanglants, plutôt « couillus » comme on dit ! (Rires) 

@OutlanderFrance : Vous avez rencontré Diana Gabaldon, depuis ?

Philippe Safavi : Non, mais on a communiqué des années plus tard. Car il y a plusieurs personnages de la saga, comme Fergus ou Germain, qui parlent français…et certaines phrases sont généralement …très bizarres. (Sourire timide)…alors je lui ai écrit en lui disant « Si jamais vous avez besoin, demandez-moi ». Du coup, elle m’a envoyé beaucoup de nouvelles qui font partie d’anthologies, non publiées en français d’ailleurs, sur lesquelles j’ai revu le français. Mais celles-ci n’ont rien à voir avec Outlander.

@OutlanderFrance : Du coup, vous qui étiez très polars, comment avez-vous trouvé le style d’écriture de Diana Gabaldon ?

 Philippe Safavi : Chaque livre est complètement différent ! C’est toujours très intéressant parce que l’idéal pour un traducteur c’est justement de pouvoir passer d’un genre à l’autre, sinon vous développez des tics! Moi j’étais ravi de faire quelque chose de complètement différent.
Pour le premier tome, la plus grosse difficulté c’était tout d’abord de tenir dans la longueur, car c’est un pavé, ça représentait 10 mois de travail. Les volumes font à peu près tous 2000 feuillets… donc il faut rester concentré.

@OutlanderFrance : Justement, quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées en travaillant sur Outlander ?

Philippe Safavi : Il y avait beaucoup de problème de langue : dans la version originale, Diana Gabaldon joue beaucoup sur les accents, notamment l’accent écossais. J’ai voulu essayer plein de choses, mais ça n’était pas possible de rendre l’accent écossais en français. Tout d’abord ça ne parle pas au lecteur français et puis ensuite, dès qu’on essaie de faire des accents régionaux, le personnage paraît tout de suite un peu… plouc (Rires). Au final, j’ai choisi de jouer plutôt sur les différences entre le français moderne et le français du 18e siècle, pour marquer une sorte de séparation.

@OutlanderFrance : Oui, ça ressort bien dans les dialogues entre Jamie et Claire d’ailleurs…Dans le 1er tome, il y a un moment où elle le traite d’ « enfoiré » et ça c’est pas du tout 18e

Philippe Safavi : (Rires) Oui au début! Après ça se perd… les dialogues s’unifient, bien qu’en anglais Jamie garde ses expressions écossaises …

@OutlanderFrance : Ca vous demande beaucoup de recherches de traduire les romans de Diana Gabaldon ?

Philippe Safavi : Oui beaucoup ! Quand j’ai commencé en 1993, je crois… je n’avais même pas encore d’ordinateur à l’époque : j’employais encore une machine Olivetti, avec le tippex et tout… et puis je trimbalais une tonne de dictionnaires. Et surtout, je passais des heures en bibliothèque ! Parce qu’on ne s’en rend peut être pas vraiment compte à la lecture, mais Diana Gabaldon met beaucoup de références bibliques ou de Shakespeare, parfois sans les citer mais c’est dans la tournure de phrases… Ca demande des recherches… Ensuite il y a beaucoup de personnages historiques, ou d’allusion à ceux-ci, et donc il faut tout vérifier aussi.

@OutlanderFrance : Comment procédez-vous pour traduire les livres de Diana Gabaldon ?

Philippe Safavi : D’abord, je lis tout. Ses livres sont tellement longs que je dois les envoyer par tronçons. Les Presse de la Cité ont un accord avec l’éditeur canadien, Libre Expression, qui publie Gabaldon en français au Canada. Eux sont très pressés ! Donc je leur envoie aussi les tronçons que j’ai traduits. Du coup, je suis obligé de savoir ce qui va se passer pour ne pas faire de gaffes, parce qu’ensuite une fois que c’est parti, c’est parti ! Donc je lis tout à l’avance.

@OutlanderFrance : Alors ce n’est pas vous qui traduisez pour le Canada ? Ils ont une version en français québécois ?

Philippe Safavi : C’est ma traduction, mais quelqu’un repasse derrière pour la rendre « plus canadienne ». Je n’ai jamais lu cette version, mais je pense qu’ils ajoutent quelques « canadianismes » (Sourire). D’ailleurs au début, je travaillais beaucoup avec la correctrice canadienne qui avait toujours de très bonnes idées ! Depuis elle est partie, et je ne sais plus qui s’occupe de corriger pour le Canada…

@OutlanderFrance : Qui a eu l’idée du titre « Le Chardon et le Tartan » et pourquoi ce choix?

Philippe Safavi : Généralement le traducteur propose une série de titres, environ une dizaine : ça fait partie du contrat. Et généralement, l’éditeur n’en choisit aucun (Rires)! Ca fait 20 ans… alors je ne me souviens plus de ce que j’avais proposé, mais je sais que « Le Chardon et le Tartan » était la dernière proposition sur ma liste…parce qu’il m’en fallait bien une dixième… Je ne pensais pas du tout qu’ils allaient sélectionner ce titre, parce que je ne le trouvais pas assez représentatif. Je n’ai pas très bien compris pourquoi c’est celui là qu’ils ont choisi, d’ailleurs.

@OutlanderFrance : Il y a différentes maisons d’édition qui ont publié Outlander. Certaines ont fait le choix de diviser ce tome en 2 parties qu’elles ont nommé « La Porte de Pierre » et le « Bûcher des Sorcières »…ce sont également vos propositions ?

Philippe Safavi : Non. Enfin…peut-être que cela faisait partie des suggestions que j’avais envoyées…je ne sais plus. Mais « Le Talisman », « Le Voyage » ce ne sont pas mes propositions de titres.
Par contre j’avais suggéré « Les Tambours de l’Automne » et « La Neige et la Cendre ».
Puis, J’ai Lu a ressorti Outlander sous le titre « Le Cercle de Pierre », un des titres que je leur avais proposé…j’ai trouvé que ça correspondait mieux que « Le Chardon et le Tartan ».
Et sinon, les Canadiens aussi choisissent leurs propres titres…

Fin de la 1e partie

Vaniila, pour OutlanderFrance.


Vous avez aimé et vous en voulez plus? Rendez-vous la semaine prochaine pour la suite et la fin de cette interview avec P. Safavi. Ne manquez, rien! On y abordera notamment la question brûlante de l’existence ou non de découpes dans la version française du roman Outlander et de la traduction de MOBY…

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